L’attrition des éléments textiles 558

L'aventure et l'évasion

L’attrition des éléments textiles 558

30 juin 2022 Canyon Spéléologie 1

L’attrition des éléments textiles     558

Attrition, attrition…? Vous avez dit attrition ?
Eh, oui ! L’attrition, ce petit mot qui ne parle pas à grand monde et qui désigne pourtant un phénomène très important pour les cordistes professionnels ou de loisir : l’usure par frottement.
D’aucunes et aucuns diraient « abrasion », et c’est effectivement synonyme, dans le cadre de cet article.

Car spéléologues, canyonistes, et via ferratistes (dans une moindre mesure) usent et abusent (parfois) de cordes, de sangles, de cuissards et harnais et même de sacs qui subissent des épisodes abrasifs plus ou moins fréquents, durables et intenses, lesquels en altèrent leurs caractéristiques nominales, dont la résistance à la rupture…et nous leur confions nos vies !

On connaît les interminables discussions quant à la durée de vie des nos cordes, les recommandations des uns, des unes et des autres, avec tous les excès dans un sens comme dans l’autre, et la relativité ajoutée à l’empirisme, qui font que tel ou telle va mettre ses cordes au rebut après 2 ans, voire moins, et telle ou tel autre attendra 10 ou 15 ans avant de s’y résoudre ! Car, de fait, quelle comparaison mener entre de la 9 mm utilisée toutes les semaines par des groupes de huit très sportifs dans des cavités boueuses et pas souvent lavée, séchée en plein soleil et de la 10,5 utilisée pré-mouillée (comme il se doit) quatre fois par an par des équipes  de trois, douces comme tout, en cavité propre, et soigneusement brossée à l’eau claire à chaque usage…avec essorage complet à l’ombre ???
L’extrême rareté d’accidents liés à des ruptures de cordes non blessées montre que ce n’est pas vraiment la vieillesse des cordes ou leur entretien défaillant qui sont les facteurs les plus à craindre.
En revanche, si on excepte toutes les causes humaines (négligence, maladresse, intrépidité, oubli, méconnaissance…), l’altération des cordes par frottement peut fortement influencer la probabilité de les voir céder sous le poids des spéléologues.

De quels frottements pourrait-on parler  ?
Ils sont bien plus nombreux que ce que le commun des spéléologues se représente…
– 1)  Les frottements sur la roche, oui, bien sûr, tout le monde connaît ou s’en doute !
– 2) Le frottement interne des nœuds (bien moins connu…)
– 3) Le frottement des mousquetons (souvent vu comme négligeable)
– 4) le frottement des descendeurs ( très variable selon descendeur utilisé, et la façon dont on s’en sert…)
– 5) Le frottement des bloqueurs (frottement agressif s’il en est, surtout avec les bloqueurs les plus répandus, à picots)
– 6) les frottement dits « de traîne », de ces cordes au sol, éventuellement piétinées.
– 7) Les frottements dans les mains ou les gants, voire bottes et combinaisons sales
– 8) Les auto-frottements  de la corde sur elle-même dans les sacs
– 9) et sans doute quelques autres, plus ou moins discrets et/ou spécifiques de situations.
– 10) les frottements internes de la corde elle-même, les fibres, câblettes et gaine étant mobiles les unes par rapport aux autres

Tout ceci agit sur nos jolies cordes, (on ne parlera pas ici de l’inéluctable dégradation physico-chimique de la matière, par le temps, souvent du polyamide) pour en diminuer les vertus, les effets s’additionnant, et l’on voit bien que la fréquence et l’intensité des utilisations  seront les principaux facteurs d’attrition…d’usure par frottement, donc !
C’est bien évidemment la gaine qui sera la première concernée, l’âme l’étant seulement (sauf si la gaine est défaillante !) par l’érosion liée à la pénétration de micro-cristaux ou micro-granules de roche entre les câblettes, à travers la gaine.
Comment limiter au maximum toutes ces petites « attaques » de notre assurance-vie textile ?

Concernant 1) la règle est simple et ne date pas d’hier : PAS de FROTTEMENT, l’équipement doit être réalisé de sorte à respecter ce dogme vital, ou bien, ce sera le processus d’utilisation qui sera adapté de façon à ce qu’il n’y ait pas de frottement.
Le positionnement des personnes sera crucial dans ce second cas.
Restera la solution d’interposer des matériels anti-abrasion si nécessaire (protège-corde, sac à plat, écarteur…)
Si, malgré ces exhortations intégristes de puristes ultra-prudent(e)s la corde devait frotter quelque part, quelle qu’en soit la cause, veiller à choisir la zone de moindre abrasion possible, évoluer avec lenteur et douceur, et, si possible, mettre en œuvre les méthodes de canyoniste en déplaçant la partie de corde qui frotte (on modifie l’équipement donc).

Concernant 2) préférer les nœuds qui réduisent les frottements forts corde sur corde tel un nœud de batelier par exemple, nœuds avec lesquels les tensions maximales font frotter la corde sur le corps du mousqueton et non sur la corde elle-même.
Réaliser les nœuds plus complexes en veillant à ce que le brin qui encaissera l’effort nominal puisse s’amortir sur un ou deux autres tours du nœud.  Préférer les nœuds dits « de Neuf » sur les cordes de diamètre inférieur à 10 mm.
Éviter de faire toujours le même nœud sur les mêmes extrémités de la corde.

 

 

Concernant 3) Les nœuds qui évitent ou réduisent notoirement les agitations de la corde sur les mousquetons sont à mettre à l’honneur de ce point de vue…c’est à dire des nœuds sans ganse ni boucle lâche.
Par ailleurs, plus le corps du mousqueton est « rond » et de diamètre élevé, et moins il y aura de frottement. Les maillons rapides, les Presto et mousquetons en fil étroit ou à section anguleuse sont donc les plus érosifs (mais ça reste très faible, malgré tout !)
Le mousqueton « de freinage » ou « de renvoi » est particulièrement concerné…et le Handy de Raumer est plutôt « violent » de ce point de vue !

Concernant 4) Il existe de nombreux modèles, bien que le système en « S » soit de loin le plus répandu (en France), mais le raisonnement reste le même : ne pas descendre vite et longtemps car l’échauffement est rapide et peut devenir élevé jusqu’à provoquer une fusion superficielle de la gaine. Ceci altère la capacité de résistance aux chocs, et crée une vitrification.
Par ailleurs, plus le frottement dans les poulies fixes ou autre pièce de ralentissement est violent, plus le frottement est grand, et plus la matière de la corde est échauffée, moins elle résiste à l’usure.
En canyon on part plutôt sur du « huit » et dérivés…et quand c’est mouillé, les problèmes d’échauffement et leurs corollaires disparaissent. Mais ça frotte bien quand même !!! (Il suffit  regarder le corps des « huit » après quelques mois ou années d’utilisation…ils sont bien érodés eux aussi !)

Concernant 5) Les considérations sont les mêmes (sauf pour l’échauffement, quand même !) mais l’agression de la corde est bien plus grande, à cause des picots  (sauf usage de bloqueurs à came lisse tels les Shunts), et, là encore, les pratiques « douces » sont à privilégier, autant que possible…
Éviter au maximum les descentes sur bloqueurs, c’est très abrasif !
Retire les bloqueurs avec méthode et un peu de patience évitant les secousses violentes de fin de course pour en sortir la corde.
Être d’autant plus modéré que l’on est proche d’un amarrage, l’élasticité amortisseuse de la corde étant de moins en moins efficiente.

Concernant 6) Les cordes trop longues (fréquent !) ont grand intérêt à voir leur excédent lové de sorte à réduire le plus possible la longueur de corde qui serpente au sol, qui subit des frottements par l’agitation globale que les personnes créent en évoluant, qui peut être piétinée par des dizaines de pas bottés, souvent sur un fond rocheux blessant la gaine (voire l’âme) de toutes parts.
Comportement qui doit être rectifié si la corde ne peut être épargnée en la relevant ou la lovant comme dit précédemment.

Concernant 7) Ceci est évidemment plus difficile à gérer, mais si on peut avoir les mains et/ou les gants propres, c’est une bonne chose…
Moins on macule la corde, moins elle sera usée par frottement car l’argile aggrave les frottements lorsqu’elle est comprimée contre la corde notamment quand elle a séché. Ce n’est pas l’argile pure elle-même qui pose problème mais les nombreuses micro-particules cristallines qu’elle renferme, souvent des cristaux de calcite, mais aussi des particules de silex.
Elle est aussi concernée par 6) lorsque les cordes s’en imprègnent et s’y agitent.

Concernant 8) Il faut bien les transporter ces cordes ! Alors, oui, dans les sacs archi trimballés et archi-secoués, leurs spires se frottent les unes contre les autres, et il n’y a pas grand chose à faire contre cela. Néanmoins, on réduit les effets de ces auto-frottements si les cordes sont ensachées propres et humides (plus lourdes, certes, mais c’est normalement humides que l »on doit s’en servir !!!)
Cela étant, lesdits anti-frottements sont tout de même assez infimes, on les cite ici pour être plus « complets », il y a très peu de chance qu’ils soient à l’origine d’une défaillance de corde, les autres frottements décrits étant bien plus redoutables pour certains d’entre eux !

Concernant 9) On laisse lectrices et lecteurs « cogiter » un peu et voir quels autres mode d’attrition des cordes on peut rencontrer sous terre ou dans les torrents (parfois en via ferrata), car la liste ici n’est pas exhaustive.

Concernant 10) Évidemment, pas grand chose à faire dans la corde elle-même…mais…La salir le moins possible tombe sous le sens, la laver en douceur (pas de nettoyeur sous pression) et soigneusement, idéalement au fil du courant d’un cours d’eau et brosses, sans trop attendre. Ce brossage est linéaire, ce qui protège la corde des frottements internes de l’âme et de la gaine sur elle.
Le lavage en machine à laver dédiée, sans produit nettoyant est efficace, mais il crée beaucoup d’auto-frottements…externes et internes car la corde est repliée de nombreuses fois sur elle-même et très agitée en tous sens.
Bien sûr, les utilisations en canyon éliminent ces problématiques de lavage ! Un canyon après la spéléologie…hum…la bonne idée !

Voilà, voilà…la conclusion sera que plus on épargne de frottements à nos cordes et plus elles resteront fiables, et plus elles le resteront longtemps.
Leur examen de surface permet de détecter les peluchages, les poinçonnements, les hernies et les creux…ces deux derniers indices trahissant des traumatismes bien plus graves de les abrasions.
La gaine représentant environ 50% de la résistance de la corde, on a intérêt à la préserver au maximum, et si sensiblement atteinte, il faut couper et éliminer les parties concernées.
grosso-modo on a coutume de dire qu’une corde « âgée » perd environ 50 % de ses capacités, et nouée, encore 50%…
Il reste donc 25 % de ses vertus nominales…en moyenne entre 500 et 600 DaN…c’est approximativement la force-choc de 80 kg tombant en facteur 1…(théoriquement 450)…ça tient encore, mais c’est « limite ».
Si elle a été soumise à une attrition sévère, la gaine va perdre de sa résistance, on passera peut-être à 400 ou 450 seulement, et là…ça ne tiendra peut-être plus !
On peut toujours dire qu’on ne chutera jamais ou seulement en facteur 0,5 au plus (ce qui est effectivement et statistiquement le plus probable) force-choc théorique passant à 350 DaN, que le cuissard et le « gras » du corps vont absorber une part de l’énergie cinétique, ce qui est vrai, et passer à 300 DaN voire moins…mais on est dans la spéculation, avec une vie en jeu… !

Enfin, l’article parle de textiles, car les sangles dites « de frottement » et celles des cuissards entrent dans notre équipement classique
Il convient donc de surveiller sérieusement leur abrasion, et l’état des coutures…mais soyons honnêtes, et objectifs…les cas de cuissard ou harnais qui auraient « lâchés » lors de chute sont ultra-rarissimes, tant leur résistance est énorme.

Leur défaillance, s’il y a , tient au fait qu’ils sont mal réglés (retournement et déculottage) ou avec sangles non verrouillées.
Cependant, le pontet ou les boucles jumelles étant soumises à des frottements majeurs lors des rampements c’est le point sensible à vérifier à chaque usage, l’abrasion pouvant y être violente d’une sortie à l’autre !

S’agissant des sangles, qui sont quasi-statiques, leur observation et leur entretien sont essentiels…et ce d’autant plus qu’elles frottent souvent, justement, en particulier sur les amarrages naturels ! Il faut les soigner ou les rejeter dès qu’il y a doute sur leur bon état.
Elles aussi peuvent être un peu protégées avec les précautions ci-dessus exposées qui peuvent les concerner
Les sangles dites « tubulaires », notamment, sont évidemment les plus sujettes à se gonfler d’argile, donc à éviter dans les cavités (ou certaines de leurs zones) qui en sont riches !

 

Gageons que cet article incitera à prendre des précautions que l’on tend à « oublier » avec l’habitude…

Une réponse

  1. Fab dit :

    Bravo à toute l’équipe

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